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3. Sous-emploi et demande |
John Maynard Keynes est considéré comme l'un des plus brillants et probablement le plus important économiste du XXème siècle.
Il est l'auteur d'une hérésie fondatrice, qui va révolutionner la pensée économique moderne.
Il s'opposera toute sa vie à l'analyse économique dominante (le libéralisme) incarnée par les économistes néoclassiques, tout en s'inscrivant dans la même logique, puisqu'il n'est pas celui qui va remettre en cause l'économie capitaliste (bien au contraire), mais plutôt celui qui en diagnostique les limites et prescrit les remédiations.
Son œuvre maîtresse, la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, est publiée en 1936 en pleine dépression économique (qui fait suite au Krach boursier de 1929 qu'il avait prédit...). Il met en évidence les contradictions de l'analyse économique classique (néoclassique) pour souligner qu'en économie de marché, l'intervention de l'Etat peut se justifier pour parvenir au plein emploi.
C'est à John Maynard Keynes que l'on doit les politiques interventionnistes mises en œuvre des années 1936 à 1975 et par la suite dans les pays où l'Etat pèse beaucoup dans l'économie. C'est donc l'économiste le plus influent du XXème siècle.
A. L'analyse de John Maynard Keynes.
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1. Keynes contre les classiques.
a. Théorie générale contre théorie particulière.
Keynes écrit sa Théorie générale dans le contexte de la grande dépression des années 1930. Pour pouvoir comprendre la situation de crise grave et durable qu'il observe, Keynes a besoin de remettre en cause la théorie de l’emploi et du chômage de ses prédécesseurs. Il doit proposer une théorie alternative (plus générale, macroéconomique et de court terme) à l'analyse dominante (néoclassique).
Dans le contexte historique de l'époque, l’analyse proposée par Keynes représente un renouvellement théorique majeur.
b. Pour Keynes, l'offre ne crée pas sa propre demande.
Pour renouveler la théorie de l’emploi, Keynes doit remettre en cause la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say, pilier de la théorie classique, qu'il résume par la formule : « l’offre crée sa propre demande ». La loi des débouchés implique une pleine utilisation des facteurs de production, d’où l’impossibilité des crises et l’impossibilité d’un chômage (involontaire).
Or, pour Keynes, ces conditions ne sont qu'exceptionnellement remplies, et la situation commune (« générale ») est sensiblement différente de cette situation « particulière ».
Surtout, les classiques privilégient le rôle de l'offre dans leur analyse, alors que c'est la demande qui est primordiale.
c. Le chômage est volontaire pour les classiques.
La théorie classique considère comme « volontaire » le chômage lié à un taux de salaire réel supérieur au salaire d’équilibre du marché. Le chômage ne s'expliquerait donc que par le refus de la main-d'œuvre d'accepter un emploi rémunéré au prix d'équilibre, c'est-à-dire à la productivité marginale. Ce refus peut être libre ou forcé, puisqu'il peut relever de choix personnel, ou résulter des rigidités salariales liées aux usages sociaux, à la législation sur les salaires ou de négociations collectives. Ainsi, s'il existe du chômage que les classiques qualifient de « volontaire », c'est soit parce que l'intervention des pouvoirs publics perturbe le fonctionnement du marché (salaire minimum, versement d’allocations de chômage...) et réduit l'embauche les entreprises qui refusent de payer un niveau de salaire supérieur à la productivité marginale du travail, soit parce que certains travailleurs refusent d’être employés aux conditions du marché (au prix du marché). Pour Keynes, cette analyse du chômage est trop partielle.
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2. Un chômage lié à l'insuffisance de la demande effective. a. La demande effective. La demande effective est composée des dépenses d'investissement et de la consommation (Keynes raisonnait dans le cadre d'une économie fermée). b. Insuffisance de la demande effective et équilibre de sous-emploi. Pour les classiques, le niveau de l’emploi se détermine sur le marché du travail par confrontation entre l’offre et la demande de travail. Ils supposent (postulat) que les anticipations des entreprises sont parfaites, donc que la demande anticipée est égale à la demande observée : l’équilibre entre l’offre et la demande globales conduit alors au plein-emploi. c. La possibilité d'un chômage involontaire. La crise de 1929 engendre un profonde récession qui déprime la demande : les ménages qui sont au chômage ne consomment plus et les entreprises pessimistes sur l’avenir n’investissent plus. Les deux composantes de la demande globale étant déprimées, les entreprises révisent leur production à la baisse, et le volume de travail demandé peut être inférieur au volume de travail offert par les actifs présents sur le marché du travail. Pour Keynes, il n’existe pas un véritable marché du travail, car les salaires sont en réalité rigides à court terme et ne peuvent s'ajuster en fonction de l'offre et de la demande, d'autant plus qu'ils résultent le plus souvent de négociations (collectives). .
3. La solution pour atteindre le plein emploi : relancer la demande. a. Keynes rejette les solutions libérales de baisse des salaires. Keynes dénonce la solution libérale d’une baisse des salaires réels pour rétablir le plein-emploi, en considérant que les salariés sont victimes de l'illusion monétaire, et établissent leur offre de travail en raisonnant sur leur salaire nominal. La baisse du salaire nominal n’a donc pas d’effet sur le chômage volontaire. b. La relance de la consommation. Pour Keynes il ne fait aucun doute que la consommation est préférable à l'épargne, car elle profite beaucoup plus à l'économie. Par conséquent, il faut favoriser la consommation, en baissant les taux d'intérêt (rendre l'accès au crédit moins cher et le rendement de l'épargne moins attractif), même si ses effets réels sur la consommation sont marginaux, et en redistribuant les revenus de manière à relever les revenus les plus faibles, car ce sont ceux qui ont la plus forte propension marginale à consommer (PmC). c. L'effet multiplicateur de la relance. Pour résorber le chômage, Keynes préconise la relance de la demande effective globale, par le soutien à la consommation mais surtout par la relance de l’investissement, notamment public. . B. Les prolongements contemporains. . 1. Les analyses contemporaines du chômage. a. La théorie du déséquilibre : chômage classique ou chômage keynésien. Selon la théorie du déséquilibre d'Edmond Malinvaud (1976-1977), il est possible de dépasser l'opposition chômage classique et chômage keynésien. Les deux analyses sont valables pour expliquer des situations différentes. b. La théorie insiders-outsiders. La théorie insiders/outsiders (d'Assar Lindbeck et Dennis Snower, 1989) considère que les insiders sont les salariés en poste (surtout les salariés des grandes entreprises et des administrations) et les outsiders les chômeurs (et les salariés en emplois précaires). Cette analyse est à rapprocher de la théorie de la segmentation du marché du travail (Michael Piore et Peter Doeringer en 1971), selon laquelle il existerait deux marchés du travail : - le marché interne (aux grandes entreprises et aux administrations publiques) composé d'emplois stables et bien rémunérés ; - le marché externe (PME) plus concurrentiel et flexible, composé d'emplois précaires et moins bien rémunérés. . 2. Les solutions actuelles de lutte contre le chômage. a. A chaque type de chômage sa solution. En montrant qu'il peut exister un chômage de type keynésien et un de type classique, la théorie du déséquilibre cherche à opérer une synthèse entre les théories classique et keynésienne. L'intérêt de cette analyse est notamment de montrer que les deux régimes de chômage doivent être traités avec des remèdes différents. b. Réduire les charges sociales et non les salaires. La théorie classique prônait une baisse des salaires pour lutter contre le chômage. Aujourd’hui, compte tenu de l’importance des charges sociales, les politiques de l’emploi portent l’effort sur la baisse des charges sociales (quelle que soit l'orientation politique des gouvernements en place). c. Le modèle danois : concilier flexibilité et sécurité de l'emploi (la flexicurité). Le modèle danois est aujourd’hui souvent cité comme une solution aux effets pervers de la flexibilité et semble faire consensus, puisqu'il est régulièrement avancé comme modèle pour la France par les leaders politiques de gauche comme de droite. - la flexibilité du marché du travail visant à supprimer toutes les rigidités et les protections de l'emploi de manière à rendre le marché du travail plus concurrentiel, plus fluide et plus performant ; - la sécurisation des parcours professionnels qui passe par une véritable prise en charge des chômeurs (indemnisation élevée et aide à la recherche d'emploi efficace), une politique de l'emploi très active (dispositifs d'aide à l'embauche et à la création d'emplois), et une politique de formation individualisée. .
La loi de Say légitimait la suprématie de l’offre et négligeait la demande. Keynes construit une théorie où le rôle de la demande devient déterminant (reprenant en cela les intuitions de Robert Thomas Malthus à qui il a rendu hommage).
Pour Keynes, c'est la demande effective (demande globale anticipée par les entreprises) qui est le moteur de l'économie.
La demande effective détermine la production qui détermne l'emploi qu détermine le revenu qui lui même détermine la demande.
Le niveau de l'investissement dépend de la demande anticipée par les entreprises, tandis que celui de la consommation est essentiellement lié au niveau des revenus.
Selon la loi psychologique fondamentale de Keynes, « lorsque le revenu s'accroît, les dépenses de consommation augmentent mais d'un montant inférieur ». Une part du revenu est donc épargné. Le niveau de la consommation dépend donc du niveau des revenus et de la propension (marginale) à consommer (et donc à épargner).
La propension marginale à consommer et la part du revenu supplémentaire affectée à la consommation.
Pour Keynes, le niveau de l’emploi est fixé unilatéralement par les chefs d’entreprise en fonction du niveau de la demande effective.
Or, le pessimisme (ou la frilosité) des entrepreneurs peut les conduire à sous-estimer la demande, d’où un équilibre de sous-emploi. Pour Keynes, les anticipations ne sont pas rationnelles car elles sont marquées par l'incertitude.
Le chômage s'explique donc par l'insuffisance chronique de la demande effective. Il s'agit bien d'un chômage « involontaire » (subit).
Il y a équilibre entre l’offre et la demande globales (sur le marché des biens et services), mais le niveau de production qui en découle n’est pas suffisant pour absorber la main-d’œuvre disponible. Ceci explique la coexistence possible d’un équilibre sur le marché des biens et des services, et de chômage sur le marché du travail, situation que Keynes qualifie « d’équilibre de sous-emploi ».
Keynes réfute par conséquent le caractère volontaire du chômage, car les salariés accepteraient d’être rémunérés à leur productivité marginale (contrairement au chômage volontaire) et, pourtant, ils ne trouvent pas d’emploi à cause de l’insuffisance de la demande effective. C'est donc le qualificatif « involontaire » qui s'applique au chômage des années 1930.
Le salaire nominal est celui qui est affiché (en argent courant). Le salaire réel correspond au salaire nominal corrigé de l'inflation (pouvoir d'achat du salaire nominal).
La baisse des salaires réels entraînerait une hausse du chômage involontaire car, en réduisant la consommation des ménages, elle diminuerait la demande effective.
A la logique de l'offre défendue par les néoclassiques, Keynes oppose une logique de demande.
Comme pour Keynes, le chômage provient d’une insuffisance de la demande, pour le résorber il suffit de la relancer.
Une variation de l’investissement entraîne, d’après le principe du multiplicateur, une variation plus importante de la richesse créée et de l'emploi.
Toute dépense supplémentaire (investissement) entraîne un accroissement plus que proportionnel de la production (et donc de l'emploi).
Keynes reprend en fait l'analyse du multiplicateur déjà présenté par Ferdinand Kahn en 1931.
Les mécanismes sont les suivants : l’accroissement de l'investissement (notamment public) fournit des commandes supplémentaires pour les entreprises (privées), donc se traduit par une croissance plus soutenue, dont une partie profite aux salariés, soit par l’augmentation des revenus des actifs occupés, soit par la perception d’un salaire pour de nouveaux embauchés.
Ainsi, la demande des ménages augmente d’une partie de ce revenu supplémentaire (précisément de la PmC multipliée par la variation du revenu disponible), ce qui entraîne une nouvelle augmentation de la production, donc de la valeur ajoutée, du revenu.., et ainsi de suite jusqu’à épuisement des effets induits sur la croissance.
La politique de relance par l’investissement crée de la richesse supplémentaire, dont une partie distribuée aux salariés permet d’alimenter la croissance. Comme les entreprises doivent produire plus, elles engagent de nouveaux salariés et le chômage baisse, si on excepte les phénomènes de flexion de l’activité, c’est-à-dire de l’entrée de nouveaux actifs sur le marché du travail quand de nouveaux emplois sont créés.
Sur tous les marchés, l’ajustement entre l’offre et la demande s’effectue soit par les prix soit par les quantités. Sur le marché du travail, si le salaire n’est pas flexible (ajustement par les prix), les entreprises licencient (ajustement par les quantités). Le chômage keynésien peut ainsi s'analyser comme le résultat d’un déséquilibre du marché des biens et services (demande de produits insuffisante pour que l’offre augmente assez pour entraîner une augmentation de la demande de travail susceptible d’absorber l'excès d’offre de travail), tandis que le chômage classique s'analyse comme le résultat d’un déséquilibre du marché du travail (coût du travail excessif relativement à la productivité marginale du travail).
Cette théorie permet de comprendre la persistance du chômage dans la mesure où, dès que la reprise se manifeste, les salariés en poste (insiders) revendiquent des hausses de salaire qui limitent les possibilité d’embauche de nouveaux salariés (les chômeurs ou outsiders).
Si l'on est en présence de chômage keynésien, il convient de stimuler la demande par une politique de relance et de hausse des salaires.
A l'inverse, pour résorber un chômage de type classique, il faut flexibiliser les salaires et mener une politique de rigueur salariale.
Ainsi, les deux types de chômage nécessitent des thérapeutiques très différentes, voire opposées dans le domaine salarial.
Le modèle danois s'appuie sur deux piliers :
Les performances du Danemark en matière d’emploi sont impressionnantes. Ce pays a réussi à abaisser son taux de chômage de près de 60 % (plus de moitié) au cours des treize dernières années. Le plein emploi est désormais atteint, avec moins de 4 % de la population active au chômage. De plus, ce chômage résiduel est le plus souvent de courte durée, plus des trois quarts des chômeurs le restant moins d’un an, et il est rarement source d’exclusion sociale.
Par ailleurs, ces performances sont réalisées sans que l’on observe de fortes inégalités entre salariés, ni une forte proportion d’actifs découragés. En effet, les taux de chômage selon l’âge, le diplôme ou le sexe sont beaucoup plus proches du taux de chômage moyen au Danemark qu’en France, par exemple, où les discriminations d’accès à l’emploi semblent beaucoup plus fortes.
De même, peu d’actifs potentiels sont exclus du marché du travail ; en 2004, plus des trois quarts des personnes en âge de travailler avaient accès à l’emploi et, de ce point de vue, l’égalité est presque parfaite entre les hommes et les femmes.
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